Okitanegerien Itali hag ar Premio Ostana : ur skouer evit Breizh ?
Ur pennad embannet er Peuple Breton (Gwengolo 2025)
Ostana,
ou le « miracle » occitan
« Es sus la talvèra qu’es la libertat. » La talvèra, la lisière, les marges, où se trouve la liberté, comme l’a écrit Joan Bodon1. Les marges : 12 vallées piémontaises, occitanophones ; en leur centre, Ostana, au pied du mont Viso, aux sources du Pô. Une commune de moins de 100 habitants, étalée entre 1 100 et 1 600 mètres d’altitude, qui a inversé la spirale du déclin en un modèle de renouveau architectural, agricole, touristique, culturel et social ; avec comme moteur une occitanité résolument ouverte sur le monde. ➤ Par Kristian Braz
Le vigoureux réveil occitan du début des années 1970, avec ses chanteurs, ses écrivains, le Larzac... fut un − bref − intermède où une partie de la gauche française se voulait fédéraliste ! À l’université d’été occitane de 1972, Ines Cavalcanti, qui a toujours parlé « a nòsta mòda » dans son Val Maira, découvre avec émerveillement que, comme ces artistes et intellectuels, elle parle une langue prestigieuse, l’occitan, et qu’elle partage avec eux un vaste territoire qui transcende les frontières. Elle va désormais consacrer son énergie au renou- veau de sa langue et de son pays mon- tagnard.
Les années 1970 sont aussi celles de l’exode rural. Un pays alpin « vidé par la Fiat », selon Giacomo Lombardo, issu de la diaspora montagnarde à Turin. Ostana ne compte plus que six habi- tants ! Il faut en finir avec « le monde des vaincus ». Élu maire d’Ostana en 1985 (il l’est toujours en 2025, avec interrup- tions), Giacomo lance avec ses compagnons militants un ambitieux projet de régénération, toujours en cours ; un laboratoire qui va devenir un modèle, fermement ancré dans la langue et la culture occitanes, en harmonie avec son milieu montagnard.
Que faire des maisons abandonnées ? Des ré- sidences secondaires ? Pas question. Avec l’architecte local Renato Maurino, puis l’université de Turin, un projet de « bioarchitecture » vise à préserver l’unité du village, en rénovant dans le style et avec les matériaux traditionnels (bois, pierre et lauze). Tissant des relations avec divers organismes et récoltant des subventions, ils poursuivent dans cette logique : un beau village,
certes, mais qui doit impérativement être un lieu de vie durable, en attirant des forces vives et sortant de l’isolement. L’affirmation occitane en est le socle, l’ouverture à l’international un prérequis.
L’objectif d’atteindre 100 habitants − permanents − semble en passe de se réaliser. Nombre d’initiatives durables ont vu le jour : réseau d’eau, bar-res- taurant, centre de santé, boulangerie, fromagerie, renouveau de l’élevage caprin et ovin... Création de la coopé- rative Viso a Viso, centre de découverte du milieu alpin et de conférences, réouverture de l’école en 2021, traduction, école de cinéma l’Aura en 2012, école de musique... Une véritable « industrie culturelle de minorité ». On réinstaure le rúido (travaux en commun), on installe une famille pakistanaise, on attire les énergies... Une montagne rajeunie, un lieu devenu habitable et désirable − même si le modèle reste fragile. Certains vont jusqu’à faire d’Ostana la « capitale piémontaise de la renaissance alpine ».
Son engagement occitan fait du vil- lage aujourd’hui la terra madre delle lingue madre2. La loi de 1999 – même imparfaite − accorde protection aux 12 langues traditionnelles d’Italie. Avec le soutien de la Chambra d’Òc (association culturelle où siègent Ines et Giacomo), Ostana lance en 2008 un pari fou : devenir la capitale mondiale de la scritture in lingua madre3 en lançant, avec de jeunes bénévoles – toujours présents en 2025 ! − le Premio Ostana, formule couronnée de succès. En juin dernier, j’étais l’invité (lauréat du prix spécial) du 17e Premio Ostana, en compagnie de Bernez Rouz, du Festival du livre en Bretagne, devenu partenaire, et du breton- nant irlandais Éamon Ó Ciosáin (prix de la traduction). Autres langues primées en 2025 : kurde, occitan, croate, malgache, galicien et cerma (Burkina Faso).
Littérature, traduction, musique, ciné- ma... Une volonté internationale réso- lument affirmée, un incontournable lieu de rencontre entre locuteurs de langues minorisées – dont « nos » Occitans, heureux d’échapper au carcan français, pour qui Ostana est un de ces points magiques sur la linha Imaginòt, ligne imaginaire reliant les « capitales » occitanes. Car pour eux, « le pays n’est pas un territoire, c’est la langue ».
Et la fête de se terminer au son des superbes polyphonies occitanes (sur le plan vocal, Bretons et Irlandais avaient aussi quelques arguments à faire valoir !), avant la retraversée des Alpes à l’aube, la tête pleine de rêves de linha Imaginòt celto-occitane... et au-delà − avec en fond sonore l’hymne de la•17e édition : Sensa raïtz, pas de flors2...
https://www.ethnographiques.org/2018/ Chiarini
https://www.premioostana.it/
https://www.chambradoc.it/chambraDoc. page
1. Prononcer « Boudou ».
2. Terre mère des langues mères.
3. Écriture en langue maternelle.
4. « Sans racines, pas de fleurs. »
28 Le Peuple breton | septembre 2025